Premier soir sur l’île, la voiture de location à peine récupérée : beaucoup de voyageurs filent vers un hypermarché de la zone commerciale du Lamentin et remplissent le chariot comme chez eux. Pommes, yaourts, jambon sous vide, camembert. À la caisse, l’addition pique, parce que presque tout a traversé l’Atlantique en conteneur. Au même moment, au bord des routes du centre de l’île, des étals vendent des régimes de bananes, des christophines et du giraumon récoltés à quelques kilomètres.
Vouloir vivre la Martinique au naturel, manger ce qui pousse ici et marcher plutôt que d’aligner les points de vue depuis la voiture, c’est une bonne idée. Elle se heurte aux mêmes réflexes pris dans l’Hexagone, et la plupart se corrigent dès les premiers jours.
Arriver au marché quand les meilleurs étals sont déjà vides
Les marchés antillais se vivent tôt. Au grand marché couvert de Fort-de-France comme dans les marchés de bourg, les maraîchers s’installent à l’aube et les plus beaux produits partent bien avant midi. Le samedi matin reste le moment le plus animé presque partout. Passé 11 heures, on achète ce que les autres ont laissé.
Même logique pour le poisson. Dans de nombreuses communes du littoral, les pêcheurs vendent leur prise directement au retour des bateaux, souvent en fin de matinée. Les noms déroutent un peu : la daurade des Antilles est la coryphène, sans rapport avec la dorade royale de Méditerranée, et le vivaneau ou le thazard se voient rarement chez un poissonnier de Lille ou de Lyon. Le plus simple consiste à demander au pêcheur comment il le prépare chez lui ; la réponse tient en un mot, blaff ou court-bouillon. Prévoyez des espèces, le terminal de paiement reste l’exception sur ces étals.
Chercher les fruits qu’on connaît au lieu de ceux de la saison
Deuxième réflexe tenace : vouloir retrouver ses repères. Les fraises importées existent, mais elles n’ont aucun intérêt ici. Les étals suivent un calendrier assez lisible pour qui sait quoi regarder :
- toute l’année ou presque : banane plantain, ti-nain (une banane verte qui se mange cuite, en salade ou avec de la morue), christophine, giraumon, fruit à pain, dachine ;
- en milieu d’année, à peu près de mai à août : les mangues, dont la mangue Julie, petite et très parfumée ;
- à l’approche de Noël : le pois d’Angole, indissociable du repas de fin d’année aux Antilles.
Rien de tout cela ne demande de savoir-faire particulier. La christophine se cuisine en gratin comme une courgette, le giraumon en soupe ou en purée, et le fruit à pain se cuit à l’eau avant de finir à la poêle. Les vendeuses donnent volontiers leur version, en général plus pimentée que la vôtre.
Faut-il se méfier du chlordécone ?
La question revient chez tous ceux qui s’intéressent un peu à l’agriculture de l’île, et elle est légitime. Le chlordécone est un insecticide employé dans les bananeraies de Martinique et de Guadeloupe jusqu’en 1993. Il se dégrade extrêmement lentement : une partie des sols martiniquais en contient encore, et en contiendra pendant des décennies.
Concrètement, ce sont surtout les légumes racines et les tubercules (dachine, igname, patate douce) cultivés sur des parcelles contaminées qui posent problème. Les fruits qui poussent sur les arbres sont beaucoup moins exposés, et certaines zones côtières font l’objet de restrictions de pêche. Renoncer aux produits locaux serait une erreur ; les acheter les yeux fermés en serait une autre. Au marché, la bonne question n’est pas seulement « c’est bio ? », mais « ça pousse où ? ». Un producteur qui connaît l’historique de ses parcelles répond sans détour. Une hésitation est déjà une réponse.
Courir après toutes les cascades dans la même journée
Le dernier faux pas concerne la nature elle-même. Sur la carte, l’île paraît petite, et l’on se dit qu’on enchaînera la route de la Trace, une cascade du nord et une plage du sud avant le dîner. En pratique, entre les routes de montagne en lacets et les averses fréquentes sur les reliefs, la journée se passe derrière le volant.
Une sortie par jour, faite tôt, vaut mieux. La route de la Trace, qui traverse la forêt humide entre Fort-de-France et Le Morne-Rouge, se savoure le matin, avec un arrêt au jardin de Balata. La presqu’île de la Caravelle, réserve naturelle de la côte atlantique, se parcourt à pied avant que la chaleur ne monte. Depuis 2023, la montagne Pelée et les pitons du nord sont inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco, une raison de plus pour leur consacrer une journée entière plutôt qu’un détour.
Les distilleries suivent elles aussi une saison. Le rhum agricole de Martinique, seul rhum à bénéficier d’une appellation d’origine contrôlée, est distillé à partir du jus de canne frais pendant la récolte, de février à juin environ. Visiter une distillerie à ce moment-là, c’est voir le moulin tourner et sentir le vesou, ce jus sucré qui coule des presses.
Dormir là où l’on peut cuisiner
Tout ce qui précède suppose une chose simple : une cuisine. À l’hôtel, le thazard acheté au retour des bateaux reste sur l’étal. Dans une maison, il devient le dîner, avec un gratin de christophine, et le reste de fruit à pain finit poêlé au petit-déjeuner.
C’est le premier critère à regarder dans les annonces de location vacances Martinique quand on veut vivre au rythme des marchés : une cuisine digne de ce nom plutôt qu’un coin kitchenette, et un réfrigérateur assez grand pour un poisson entier. Regardez aussi la commune autant que la vue. Un bourg vivant à dix minutes vaut mieux qu’une villa superbe au bout d’une route où il faut reprendre la voiture pour la moindre baguette.
Gardez une glacière souple dans le coffre de la voiture. Entre l’étal du pêcheur et la maison, il y a souvent une plage, et le poisson du matin supporte mal une heure de voiture au soleil. Le jus de canne pressé devant vous, lui, se boit tout de suite : il commence à fermenter en quelques heures.
